Ma seconde peau & moi

Ma manière de m’habiller a longtemps été le cadet de mes soucis. Ma penderie se renouvelait, sans aucun effort de ma part, deux à trois fois par an. A mon anniversaire, à Noël et à la saint Valentin, je pouvais compter sur les bons soins de ma femme et sur la fidèle sollicitude maternelle vis-à-vis de son « fiston »… Je tenais pour futile et méprisable toute marque d’intérêt d’ordre vestimentaire. Et je me fichais d’être habillé « comme l’As de pique », pour reprendre l’expression de ma mère. Cette posture relevait sans doute d’une protestation, tout aussi inconsciente qu’immature, vis-à-vis de l’injonction parentale : « Habille-toi correctement ! ». Je ne devais pas être né en mai 1968 pour rien

Lorsque ma femme réussissait à me traîner dans une séance du shopping, je mettais un point d’honneur à ne pas poser un pied dans ces temples consuméristes à l’ambiance criarde. Je préférais encore faire les cent pas sur le trottoir, aux côtés de mes compagnons d’infortune dont les visages reflétaient la résignation, la lassitude, l’impatience puis l’énervement.


Vive le shopping

“Nous, on adore le shopping !”,
disent les hommes de cette publicité américaine
(pas besoin de comprendre l’anglais…)

A l’approche de la quarantaine, les scories adolescentes s’étant tardivement dissipées, je me suis senti plus en harmonie avec moi-même. Je redoutais moins le regard des autres car je portais désormais un regard bienveillant sur moi-même. J’ai alors éprouvé le besoin de mettre en accord mon aspect extérieur avec ce que je ressentais intérieurement. Il y a un an, une proposition émanant de l’association des anciens élèves de mon école, l’ESCP-EAP, retint mon attention. Il s’agissait d’un atelier de formation intitulé « communication non verbale, image personnelle et image professionnelle ». Derrière cet intitulé un peu ronflant se cachaient deux séances de coaching sur la façon de s’habiller en fonction de sa morphologie, des circonstances et du milieu professionnel dans lequel on est évolue.

Je rejoins un jeudi soir, un groupe de deux hommes et quatre femmes pour deux séances de deux heures, tarifée 70 d’euros, et animée par un ancien élève, Eric Pestel, fondateur de Lookadok une société de conseil en « communication non verbale ».

Le premier exercice proposé par l’animateur me doucha. Il s’agissait de sélectionner dans une liste d’une trentaine d’adjectifs qualificatifs regroupés en couples antagonistes (fantaisiste/sobre, créatif/rationnel, bohème/ordonné, etc.), les mots qui, dans un premier temps, nous décrivaient le mieux, puis, dans un second temps, ceux qui pouvaient qualifier nos voisins de chaises que nous avions découvert quelques minutes plus tôt ! Des ricanements gênés précédèrent le début de l’exercice. Pendant celui-ci nous échangions des salves de regards en biais pour scruter les autres participants sans en avoir trop l’air…

En dépouillant le questionnaire, je m’aperçus qu’il avait suffit d’un seul regard à mes compagnons de coaching pour mettre à nu celui que j’étais, derrière mes masques. Oui, c’est sûrement vrai, je suis plus « sensible » qu’ « assuré », plus « équipier que « leader »… A cette occasion je vérifiais la véracité du dicton : « C’est la première impression qui compte ! » Eric Pestel nous avait pourtant averti :l’image qu’on donne de soi passe à 7 % par les mots, à 38 % par le ton de la voix et 55 % par le «non verbal » (gestes, regards, postures, habillement, etc.).

Le second exercice était moins impliquant et plus ludique. Il était destiné à nous faire découvrir notre couleur dominante, celle qui est accordée avec la couleur de nos yeux, de nos cheveux et de notre teint et qui dégage une image harmonieuse. Nous passions à tour de rôle sur une chaise placée au centre de la salle. L’animateur nous ceignait le cou de foulards de différents couleurs et les autres participants devaient nous dire quelle était celle qui était la mieux adaptée. Les visages convergeaient vers moi. Certains me fixaient en fronçant les sourcils, d’autres, après quelques secondes, se tournaient déjà l’animateur : leur conviction était faite ; d’autres encore hésitaient et demandaient de revenir au foulard précédent. Je tentais d’afficher un sourire avenant qui devait virer au rictus : je n’en menais pas large.

Résultat en forme de révélation : moi qui vénérait les rouges et jaunes (dominante « chaud intense »… pas très étonnant : je suis né sous le signe du taureau) je découvre que ma dominante est « froid clair » (couleur bleu et teintes pastel). Dans un flash, je comprends soudain pourquoi ma femme détestait tant ma chemise rouge à carreaux jaunes. Il faut dire que ma chère et tendre, elle, n’a jamais eu besoin de suivre une séance de coaching pour s’habiller avec classe !

Gilles se faisant conseiller

La suite de la séance me donna quelques trucs supplémentaires pour rééquilibrer ma silhouette affligée d’un coupable embonpoint : choisir des pulls ou des chemises qui structurent ma silhouette avec des cols en V, « américains » ou « pointus » ; jouer sur les contrastes de couleur et de motif, préférer les rayures verticales aux horizontales, choisir des vestes qui marquent davantage la taille…

Grâce à ces notions de base, je n’ai plus peur de franchir les portes d’un magasin de vêtements. Et je dois même avouer que j’y prends désormais un certain plaisir ! Je suis d’ailleurs fier de vous annoncer que j’ai fait les dernières soldes tout seul ! Je n’ai plus besoin que ma femme ou ma mère, me tiennent la main : je suis un grand garçon maintenant.

J’ai même été initié à un autre plaisir, tenez-vous bien, celui de faire du shopping avec ma femme ! Depuis que je possède un décodeur et une boussole qui me permettent de comprendre pourquoi on choisit tel vêtement plutôt qu’un autre, c’est beaucoup plus intéressant !

Plus fondamentalement, ces séances ont permis, à l’As de pique repenti que je suis, deux prises de conscience. Primo, en prenant davantage soin de mon habillement, j’entre plus facilement en communication avec les autres, au travail comme à la maison ou dans mon quartier. Je suis accueilli avec un a priori favorable ; ce qui est bien agréable ! A ce propos, je me rappelle ici de ce que m’avait confié cet homme devenu tétraplégique suite à un accident. Il était toujours tiré à quatre épingles. Il m’avait expliqué qu’il devait resté très vigilant sur sa présentation : grâce à sa cravate et à ses costumes impeccables, les gens étaient moins effrayé par son handicap et s’adressaient plus facilement à lui…

Mon secundo découle de mon primo : harmoniser l’intérieur et l’extérieur de la coupe, comme dit l’Evangile (Matthieu 23, 26) en prenant soin de sa façon de s’habiller, n’est-ce pas une manière de prêter attention aux autres, de leur être agréable, de leur marquer notre respect, voire notre amour ?

Voilà un argument en or pour tous ceux (et celles) qui culpabilisent de faire chauffer la carte bleue dans les boutiques de fringues. «Certes, ma chérie, la note est salée, mais je fais ça par pure charité ! ».

Gilles Donada

28/08/2008

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