Silence

Par Timothée Duboc 

Prolongeant le dossier Famille qui explore le thème du mensonge et qui paraît cette semaine dans le n°6545 de Pèlerin (daté du 8 mai), Emmanuelle Lepetit, la journaliste qui a signé l’article, nous  fait part du témoignage que lui a confié Sylvie, 45 ans, dont la mère a toujours refusé de dire la vérité sur son père :  

« Au début, je ne savais pas. Puis, j’ai compris. Quand j’étais petite, aussi loin que je me souvienne, ma mère était mariée. Son mari était très gentil avec moi. Mais il n’était pas de la même couleur que moi. J’ai compris qu’il ne pouvait pas être mon père.

Bientôt, j’ai eu un frère. Puis une sœur. Eux aussi n’étaient pas de la même couleur que moi. J’ai commencé à poser des questions à ma mère et elle m’a dit : « tu es trop jeune pour comprendre ». Mon beau-père, lui, ne disait rien. J’ai attendu : rien n’est venu.

A l’adolescence, je me suis sentie très mal, j’ai recommencé à interroger ma mère. Elle éludait les questions. J’ai compris, toute seule, que je devais être une enfant illégitime, née hors mariage, d’une première liaison. A l’époque, cela signifiait beaucoup, surtout à la campagne (nous vivions en Bretagne). Ma mère devait se sentir coupable, elle voulait faire une croix sur cette partie de sa vie en la cachant, par le silence. J’ai grandi avec ce secret, ce silence.

Bientôt, j’ai arrêté de poser des questions. J’avais honte. J’imaginais le pire : un inceste, un viol, qui sait ? Je n’osais plus parler. A ma majorité, je suis partie, très vite. Je me suis mariée. Je suis tombée enceinte. Mon mari s’est noyé peu avant que j’accouche. Mon fils n’a pas connu son père. J’ai beaucoup souffert, c’est comme si l’histoire se répétait mais j’ai tout raconté à mon fils. Je lui ai parlé de son père. Je lui ai dit que je ne connaissais pas le mien. Je ne voulais pas qu’il souffre comme moi et, en effet, il va bien, c’est un garçon épanoui.

Il y a quelques années, je suis tombée malade du zona. Aujourd’hui la maladie me paralyse : je suis clouée sur un fauteuil roulant. A vrai dire, je ne sais pas si c’est cette maladie qui me paralyse. Il y a deux ans, avec mon fils, nous sommes allés chez ma mère : nous voulions obtenir la vérité. Nous avons osé poser des questions. Elle s’est murée dans le silence. Elle a 67 ans. J’en ai 45, mon fils en a 17. Il suffirait d’un nom, de quelques phrases, pour nous libérer tous les trois. Pour surtout me libérer moi. Le pire, c’est que je n’arrive pas à ressentir de colère ou de haine pour ma mère. En quelque sorte,  je n’existe pas. »

Echo d’une souffrance indicible, qui contraste avec la tonalité des autres témoignages recueillis par Emmanuelle Lepetit et qui nourrissent le dossier, où il est plutôt question de ces menus mensonges et autres petites tricheries du quotidien auxquels nous avons plus souvent recours que nous ne l’admettons.

Mais la triste histoire de Sylvie illustre pleinement le propos de la théologienne Véronique Margron, interrogée par notre journaliste : “(…) cacher des vérités trop longtemps débouche sur une relation d’emprise, qui peut être familiale, conjugale, amicale ou professionnelle. La vérité libère toujours l’autre de nous-mêmes… c’est la peur de libérer l’autre qui nous pousse à mentir !” Puisse cette mère rompre le silence et permettre à sa fille d’exister, enfin.

09/05/2008

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