Mai 68 vu du lycée Ronsard de Vendôme

Par Gilles Donada 

Notre grande enquête sur Mai 1968 (Pèlerin n°6540 du jeudi 3 avril 2008) inaugure un rendez-vous annuel que Pèlerin, et son service Famille, veut donner aux lecteurs en publiant un sondage et une enquête qui recueillera le point de vue des jeunes sur notre société. Premier rendez-vous de ce baromètre jeunesse :  l’anniversaire de Mai 1968, vu par les 15-25 ans.

A côté de notre sondage exclusif TNS Sofres, nous voulions rencontrer des jeunes pour qu’ils nous donnent leur opinion sur le mouvement de Mai. L’idée était de mesurer l’écart (ou la proximité) entre la génération 68 et la génération 2008.

Il ne restait plus qu’à trouver un lieu de reportage….  Je suis descendu  à la doc pour tenter de dénicher une ville qui aurait participé aux événements de Mai. En compulsant les dossiers d’archives, j’ai eu la joie de tomber sur une coupure du Monde datée du 28 septembre1968,  et intitulée : “La révolte de mai à travers les livres”.

Dans une recension signée Alain Duhamel, je découvre l’ouvrage du journaliste Georges Chaffard, “Les orages de Mai” (éditions Calmann-Lévy, Paris 1968) qui raconte le mouvement de mai et les élections qui ont suivi dans la circonscription de Vendôme. “Les Vendômois ont fait connaissance avec la “révolution”, écrit Alain Duhamel, le jour où cent cinquante lycéens scandant dans la rue “Libérez la Sorbonne” ont lancé le mouvement bien vite amplifié par des grèves”.

Je tenais mon lieu ! Grâce à une rapide recherche sur internet, j’apprends qu’il n’y a qu’un seul lycée à Vendôme, le lycée Ronsard. Je commande sur une librairie en ligne le livre (épuisé) de Georges Chaffard et j’envoie un e-mail à l’établissement en présentant ma requête.

Après plusieurs jours de silence, je décide d’appeler le proviseur, le charmant M. Alfred Piélot qui est tout à fait partant pour accueillir deux reporters de Pèlerin. Il se charge de trouver deux classes aux profils différents : des Terminales littéraires et des BEP Vente action marchande, qui prépareront la rencontre avec leurs professeurs. Le rêve !

 Le jour J, le photographe Gil Fornet et moi-même (Gil et Gilles !) débarquont à Vendôme, après seulement 40 mn de TGV. Un bus nous dépose devant le campus de l’établissement situé en périphérie.

[Consultez l’album photo
de notre reportage
au Lycée Ronsard de Vendôme]

Le proviseur, M. Alfred Piélot, casquette marine vissée sur le crâne,  nous accompagne visiter l’établissement, qui a déménagé dans les années 1970 du centre ville. Récemment réhabilité, le lycée, distribué en plusieurs bâtiments, est vaste et aéré. Cela donnerait presque envie de retourner en classe !

Au passage, nous découvrons la salle polyvalente, tapissée de briques chaudes, qui permet d’organiser aussi bien des concerts que des conférences, des pièces de théâtre ou des verres de l’amitié.

Justement, ce jour-là, des parents et des professeurs venus d’Espagne partagent un apéritif : durant une quinzaine de jours les parents d’élèves de Ronsard hébergent une classe d’Espagnols qui suivent les cours au lycée. La quinzaine suivante, ce sera au tour des Français d’être reçus dans un établissement et des familles espagnoles…

Deux heures de rencontre avec les lycéens

Dans la salle en U, dix-huit paires d’yeux me fixent. C’est la classe de philosophie (Terminale) de Mme Maï-Linh Eddi.

Je leur explique l’objet et le déroulement de notre recontre. Gil leur prie de l’oublier pendant qu’il se glisse, tel un sioux, autour des tables pour prendre ses clichés. Je les fais réagir aux questions du sondage. Ils sont attentifs, réactifs, prompts à partager leur point de vue dans le respect, même quand ils ne sont franchement pas d’accord. Au bout de deux heures, on convoque même Nietsche et la Bible ! Impressionnant !

Autre ambiance avec la rencontre d’une classe de BEP Pro Vente action marchande, avec leurs professeurs Pascale Goumet-Beauvais (français et histoire-géo) et Yves Marchand (le bien nommé !), professeur de vente et techniques commerciales…

La décoration de la salle est à propos : un “Love” rouge et jaune (me renvoyant au slogan plébiscité par les jeunes dans notre sondage : “Faites l’amour, pas la guerre”) couvre le mur du fond de cette salle, dotée d’une caisse enregistreuse, d’un mannequin pour recréer l’ambiance d’une boutique.  

Plus timides au départ que leurs camarades de Terminale, 17 élèves gagnent en spontanéité et n’hésitent pas à prendre la parole, même si certains ont du mal à trouver leurs mots, pour donner leur avis de façon fine et décontractée.

Moi qui ai l’habitude d’interviewer des adultes, je m’aperçois que j’ai des progrès à faire pour me faire comprendre : je dois reformuler mes expressions par trop sybillines ou abstraites, préciser ma pensée et mes questions, les éclairer par des exemples….

Avec les BEP Pro, Gil a plus de mal à travailler : dès que certains (en fait, certaines…) s’aperçoivent qu’elles sont dans le viseur de son appareil photo les rires et les gloussements fusent et les visages virent au pivoine…

Des jeunes qui veulent être pris au sérieux

Deux profils de classe différents qui produisent le même effet tonifiant sur moi. Je sens chez les uns comme chez les autres,  une énergie, une générosité qui ne demande qu’à trouver un canal pour se diffuser. Cette génération appelle un regard confiant des adultes sur toutes ces potentialités qui ne demandent qu’à être encouragées pour s’exprimer.

Une remarque, lancée par Vincent, élève de Terminale littéraire, m’a frappé. Il expliquait combien il avait été agacé par une boutade du Proviseur, lancée lors d’une rencontre sur le thème de l’orientation : “A votre âge, on tombe amoureux chaque semaine”.

Si Vincent et ses camarades reconnaissent, en riant,  l’influence des hormones sur leur comportement (”ça nous travaille encore !”), ils supportent mal l’idée d’être réduits à cette image.

Derrière cette réaction épidermique, j’ai perçu le désir légitime d’être pris aux sérieux. Au-delà de cette anecdote, je reste frappé par la façon dont les adultes utilisent, parfois inconsciememnt, des arguments qui disqualifient le point de vue des plus jeunes  (”C’est de ton âge !”, “Il faut bien que jeunesse se passe”, “tu verras plus tard…”). Nadège ajoutait : “Sur le plan affectif, nous ne sommes quand même pas si différents des adultes !”

Je partage leur point de vue. Je suis toujours ulcéré par ceux, qui, parmi nous les adultes, ont tendance à projeter sur leurs cadets, leur amertume, leurs remords ou leurs regrets,  leurs illusions perdues, leur peur de l’avenir, plutôt que d’encourager les jeunes en les invitant à déployer leur génie propre et leurs talents.

Et, comme le souligne Nadège, arrêtons d’opposer les adultes et les jeunes, comme si ces derniers venaient d’une autre planète… Aujourd’hui, il est vrai que le terme même de “jeunes” est devenu péjoratif : dans les médias, il est souvent synonyme de “délinquant” ! (”Des bandes de jeunes….”)

Je vous conseille de lire la note qu’Iz de TiGiliZ sur le miroir que nous tendent les jeunes.

Ce reportage fut l’occasion de découvrir les anciens locaux du Lycée Ronsard (aujourd’hui ceux de l’hôtel de ville), situé en plein centre ville, en compagnie d’un guide de choix : Isabelle Renou, proviseur adjoint, qui apris sur son temps de travail pour nous faire la viste. C’est de là que la génération 68, que peignait Georges Chaffard, était partie pour manifester en ville….

Dans le TGV qui nous ramenait vers Paris, j’avais la conviction que la génération vendômoise 2008 avait conservé la même capacité de mobilisation que ses aînés même si ce n’est plus pour les mêmes mots d’ordre.

Lorsque j’ai demandé aux élèves de Ronsard de m’inventer de nouveaux slogans capables de les mobiliser, voici ce qu’ils m’ont répondu :  ”N’aie pas honte de ton passé familial ni de ton pays”, dit Mustafa ; “Réfléchis avant de voter”, improvise Ayhan. “Stop aux inégalités !”, conclut Mégane.

03/04/2008

Une Réponse pour “Mai 68 vu du lycée Ronsard de Vendôme”

  1. Redigé par Philippe Edmond:

    Voici un point de vue intéressant que je vais intégrer dans ma revue de presse à propos des analyses des jeunes (en particulier blogueurs) à propos de mai 68
    http://pourunmai2008.blogspot.com/

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